Publié le 14 Août 2015

Genre : Roman

Date de parution : 1956

Mon avis :

Morel défend une cause : la protection de la nature, de la beauté et de la liberté des éléphants sauvages. Les occidentaux, journalistes et autochtones nationalistes cherchent à découvrir les mobiles - selon eux forcément présents - qui poussent Morel à soutenir cette cause (projet politique, détournement d'attention des médias, misanthropie...), allant jusqu'à profiter de sa popularité pour parvenir à leurs fins.

Or, ce Héros est pur et désintéressé ; il croit en l'humanité et en la dignité de l'Homme, ne se décourage jamais et est prêt à se sacrifier pour défendre son idéal...

Ce livre est un petit bijou de la littérature. Plus que jamais d'actualité, il redonne au lecteur de l'espoir pour défendre ses idéaux, y compris les causes "perdues"... du moins que tout amène à qualifier comme telles !

Extraits :

"Les idéologies, en principe, je m'en méfie : ça prend généralement toute la place, et les éléphants, c'est gros, c'est encombrant, ça parait bien inutile, quand on est pressé." (Morel)

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"En Finlande, lorsque je défendais les forêts et que les fonctionnaires russes m'expliquaient patiemment que la pâte à papier, c'est tout de même plus important que les arbres, c'était la même chose... Ils n'ont compris que lorsqu'il n'est resté presque plus de forêts. Ça continue, quoi." (Peer Qvist)

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"Si ces trois blancs-becs n'en sont pas au point de vouloir donner leur vie, s'il le faut, pour la défense de la nature, c'est qu'ils n'ont pas encore assez souffert eux-mêmes. Je finirai par croire que le colonialisme n'a pas été pour eux une école suffisamment dure, qu'il ne leur a rien appris à cet égard [...]. Les hommes de leur race s'en chargeront. Ils auront un jour leurs Staline, leurs Hitler et leurs Napoléon, leurs Führer et leurs Duce, et ce jour-là, leur sang lui-même gueulera dans leurs veines pour réclamer le respect de la vie - ce jour-là, ils comprendront." (Morel)

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"Du Tchad au Cap, l'avidité de l'Africain pour la viande, éternellement entretenue par les famines, était ce que le continent avait en commun de plus fort et de plus fraternel. C'était un rêve, une nostalgie, une apparition de tous les instants [...]. C'était l'aspiration la plus ancienne, la plus réelle et la plus universelle de l'humanité [...]. Pour l'homme blanc, l'éléphant avait été pendant longtemps uniquement de l'ivoire et pour l'homme noir, il était uniquement de la viande, la plus abondante quantité de viande qu'un coup heureux de sagaie empoisonnée pût lui procurer. L'idée de la "beauté" de l'éléphant, de la "noblesse" de l'éléphant, c'était une notion d'homme rassasié, de l'homme des restaurants, des deux repas par jour et des musées d'art abstrait." (Waïtari)

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"Il pensa à Morel et sourit amèrement. [...] Les intellectuels bourgeois exigeaient de leur société décadente qu'elle s'encombrât des éléphants, pour la seule raison qu'ils espéraient ainsi échapper eux-mêmes à la destruction. Ils se savaient tout aussi anachroniques et encombrants que ces bêtes préhistoriques : c'était une simple façon de crier pitié pour eux-mêmes, afin d'être épargnés. Tel était le cas de Morel [...]. Il était beaucoup plus commode de faire des éléphants un symbole de liberté et de dignité humaine que de traduire ces idées politiquement [...] au nom du progrès, on réclamait l'interdiction de la chasse aux éléphants et on les admirait ensuite tendrement à l'horizon, la conscience tranquillisée d'avoir ainsi rendu à chaque homme sa dignité. On fuyait l'action et on se réfugiait dans le geste. C'était l'attitude classique de l'idéaliste occidental et Morel en était un exemple parfait. Mais pour l'Africain, l'éléphant n'avait d'autre beauté que le poids de sa bidoche et, quant à la dignité humaine, elle était avant tout celle d'un ventre plein. [...] Les nationalismes nouveaux avaient tout à gagner dans l'immédiat à se placer sur le terrain du sentimentalisme bourgeois décadent, où la "beauté des idées" était un argument souvent décisif, plutôt que sur celui du matérialisme historique qui visait la bourgeoisie dans ses entrailles. Aussi avait-il fait de son mieux pour annexer la protection, le "respect" des éléphants et toute l'action de Morel." (Waïtari)

(Waïtari est certain que Morel cache des ambitions politiques derrière la cause des éléphants, qu'il n'utiliserait que pour gagner l'opinion publique et s'accaparer les médias. Il tente de s'allier à lui pour profiter également du succès médiatique dont il bénéficie.)

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"Tu te rappelles, le reptile préhistorique qui est sorti pour la première fois de la vase, au début du primaire ? Il s'est mis à vivre à l'air libre, à respirer sans poumons, en attendant qu'il lui en vienne [...] Bon. Eh bien ! ce gars-là, il était fou, lui aussi. Complètement louftingue. C'est pour ça qu'il a essayé. C'est notre ancêtre à tous, il ne faudrait tout de même pas l'oublier. On serait pas là sans lui. Il était gonflé, il n'y a pas de doute. Il faut essayer, nous aussi. C'est ça, le progrès. A force d'essayer, comme lui, peut-être qu'on aura à la fin les organes nécessaires, par exemple l'organe de la dignité, ou de la fraternité..." (Morel)

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"Ce type-là est atteint d'une conception trop noble de l'homme... Une exigence comme ça, ça ne pardonne pas. On ne peut pas vivre avec ça en soi. Il ne s'agit même pas de politique, d'idéologie... Il nous manque quelque chose de plus important à ses yeux, un organe, presque... On n'a pas ce qu'il faut." (Herbier)

***

"Abe Fields, malgré sa fièvre, se sentait fier d'être un Américain réaliste, avec le revenu national le plus élevé du monde par tête d'habitant, le niveau de vie le plus confortable depuis l'évolution primitive : les reptiles de l'océan originel pouvaient être fiers de l'Amérique et l'ancêtre qui avait pour la première fois rampé sur ses écailles hors de sa vase natale pouvait dormir tranquille : il avait réussi. Son nom aurait dû être vénéré dans toutes les écoles, car c'était lui le véritable pionnier, le père de l'entreprise libre, de l'esprit d'initiative, du risque, de tout ce qui caractérise aujourd'hui encore l'essor matériel prodigieux des Etats-Unis. Il promena à la ronde un regard triomphant et tous les lézards assis autour de lui se mirent à applaudir." (Abe Fields)

(Abe Fields est un journaliste passionné par l'affaire Morel, qui restera à ses côtés jusqu'au bout. Il refusera d'admettre qu'il est sensible à sa cause et masquera son engouement par une ambition carriériste.)

Les racines du ciel, de Romain Gary

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Rédigé par Perrine

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Publié le 14 Août 2015

« Art abstrait : vue de l'esprit élitiste qui se réfugie, devant les réalités sociales hideuses auxquelles elle est incapable de faire face, dans les nuages élevés de la beauté, et s'enivre des notions crépusculaires et vagues du "beau", du "noble", du "fraternel", simplement parce que l'attitude purement poétique est la seule que l'histoire lui permette d'adopter. »

(Par Waïtari, dans Les racines du ciel)

En image : Composition d'Auguste Herbin (1939) au Museu Berardo de Lisboa

Citation sur l'art abstrait de Romain Gary

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Rédigé par Perrine

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Publié le 14 Août 2015

"Il m'arrive encore de sortir de ma maison, sur ma colline, au-dessus de la baie de San Francisco, et là, en pleine vue, en pleine lumière, je jongle avec trois oranges, tout ce que je peux faire aujourd'hui.

Ce n'est pas un défi. C'est une simple déclaration de dignité.

J'ai vu le grand Rastelli, un pied sur un goulot de bouteille, faire tourner deux cerceaux sur l'autre pied replié derrière lui, tout en tenant une canne sur son nez, un ballon sur la canne, un verre d'eau sur le ballon, et jonglant en même temps avec sept balles.

Je croyais voir là un moment de maîtrise totale et incontestée, un instant souverain de victoire de l'homme sur sa condition, mais Rastelli est mort quelques mois plus tard, désespéré, après avoir quitté l'arène sans être jamais parvenu à saisir la huitième balle, la seule qui comptait pour lui.

Je crois que si j'avais pu me pencher sur son lit, il m'eût renseigné sur tout cela une bonne fois et, comme je n'avais alors que seize ans, une vie d'efforts et d'échecs m'aurait peut-être été épargnée."

***

"Souvent, [...] je m'installe quelque part au soleil, au bord de la mer, ou n'importe où, sur un trottoir ou sur un banc, je mords dans mon concombre et me voilà complètement heureux. Je reste là, au soleil, le cœur apaisé, en regardant les choses et les hommes d'un air amical et je sais que la vie vaut vraiment la peine d'être vécue, que le bonheur est accessible, qu'il suffit simplement de trouver sa vocation profonde, et de se donner à ce qu'on aime avec un abandon total de soi."

***

"Je vois la vie comme une grande course de relais où chacun de nous, avant de tomber, doit porter plus loin le défi d'être un homme."

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"J'ai été assez malade, après la guerre, parce que je ne pouvais marcher sur une fourmi ou voir un hanneton dans l'eau, et finalement, j'ai écrit tout un gros livre pour réclamer que l'homme prenne la protection de la nature dans ses propres mains. Je ne sais pas ce que je vois au juste dans les yeux des bêtes, mais leur regard a une sorte d'interpellation muette, d'incompréhension, de question, qui me rappelle quelque chose et me bouleverse complètement."

Extraits de La promesse de l'aube, de Romain Gary

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