Publié le 29 Juin 2014

« Dans la misère de notre pays, dans la démence qui lui suce le cerveau, on peut parier sans trop de risques que ces vies ne feront rien que s’écouler, comme la petite goutte translucide dont elles auront jailli. Je m’accroche néanmoins à l’idée de l’exception. Je veux croire malgré tout au surgissement d’existences valables. Qu’il soit possible d’arracher à la vie ce dont on n’aura pas hérité, et d’acquérir par sa propre volonté ce qui n’aura pas été transmis. Que le fruit nourri d’une sève empoisonnée puisse produire l’antidote au néant atavique. Je fais un rêve, et le caractère séditieux de cet acte mental me réchauffe et me renforce. J’ai douze ans. Je pense. Je respire. Je me soulève. Je suis la fin des temps qu’ils ne voient pas venir, le jour où on saura que le singulier surplombe le pluriel, que le second n’a de chance que s’il a permis l’émergence du premier. »

***

« Les hommes de ce pays n’aiment que les femmes qui ne veulent pas d’eux. Ils veulent tout donner à celles qui les dédaignent. Les autres les effraient avec leur amour et les multiples exigences qu’ils pressentent dans leurs regards, dans leurs attentes silencieuses, dans les larmes qu’elles versent en secret et qui laissent sur le quotidien la marque visible de l’inassouvi. Celles qui les aiment les confrontent à l’impossible, à leurs inaptitudes. C’est à prendre qu’on leur a enseigné, pas à donner. Alors ce désir, cette espérance, cette patience qui pardonne les fautes et qui s’accommode du pire, a quelque chose qui les terrifie. Ils courent vite au-dehors, chercher n’importe quoi, s’étourdir dans des bras qui n’ont à leur offrir que la chaleur éphémère des pulsions ordinaires. Ils paient. Cela leur convient mieux. Nulle implication émotionnelle, rien qu’un vaste territoire où déployer l’immensité de leur vanité. Les femmes du dehors, celles qu’ils n’épouseront pas, celles avec lesquelles ils ne vivront jamais même si elles portent leurs enfants, sont toujours à la mesure de ce qu’ils savent d’eux-mêmes : qu’ils ne s’aiment pas assez pour avoir quoi que ce soit à offrir, que la modernité leur dérobe chaque jour un de leurs privilèges de droit divin, et qu’il ne leur reste au-dedans qu’un grand égarement. Ils sont un vide à remplir, une algue frêle qui a besoin d’un rocher auquel s’accrocher, une cascade de doutes à contenir, un flot d’incertitudes sans cesse à endiguer. Ils ne sont pas faits pour les grandes amoureuses, mais pour les réalistes qui savent qu’il leur faudra toujours compter avec ces hommes et jamais sur eux. »

***

« Pendant que je suis ici, l’offense faite à soi-même se perpétue, et on paie la dîme comme on s’ouvre les veines, et on entre en transe pour s’extirper du monde. Il continue de tourner, nous laissant jouer à la mort, et sans rire. Notre peuple n’a pas soudain enfanté une génération de petits êtres malfaisants, et bien des démons n’existent qu’au fond de nous. C’est ce que nous croyons qui finit par prendre corps, et par nous dévorer. Je crois profondément, mère. Non pas aux joies factices qui tapent des pieds et des mains sous les voûtes des temples ou sous l’éclairage phosphorescent des boîtes de nuit, où selon sa sensibilité, on cherche le même délire. Je crois à l’authentique plaisir de vivre l’alternance de la mélancolie et de la joie, et je crois que la misère est une circonstance, non pas une sentence. »

Extraits de Contours du jour qui vient, de Léonora Miano

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Rédigé par Perrine

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Publié le 21 Juin 2014

« J'entends simplement des aveux suivis de rebuffades, la vérité tempérée par la fiction. Je vois l'amoureux fracassé, cherchant dans l'écriture une solution à cette prise de conscience terrible que la vie ne suffit pas. Et je crois comprendre. »

***

Note : « L’amoureux fracassé », dont parle ici le narrateur Vincent, n’est autre que Raymond Radiguet.

Lui-même écrit, dans Les Nouvelles littéraires le 10 mars 1923, à propos de son premier roman Le Diable au corps :

« Ce petit roman d'amour n'est pas une confession […] le roman exigeant un relief qui se trouve rarement dans la vie, il est naturel que ce soit justement une fausse biographie qui semble la plus vraie ».

Citation de Retour parmi les hommes, de Philippe Besson

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Rédigé par Perrine

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Publié le 18 Juin 2014

Genre : Roman

Date de parution : 2011

Quatrième de couverture :

Anne vit à Bruges au temps de la Renaissance, Hanna dans la Vienne impériale de Sigmund Freud, Anny à Hollywood de nos jours. Toutes trois se sentent différentes de leurs contemporaines ; refusant le rôle que leur imposent les hommes, elles cherchent à se rendre maîtresses de leur destin.

Trois époques. Trois femmes : et si c'était la même ?

Mon avis :

Ce roman a été pour moi une révélation : j'ai vraiment adoré. Les histoires enchevêtrées de ces femmes, singulières et battantes, m'ont vraiment passionnée ! Chacune, à leur manière, cherchent un sens à une vie qui ne leur convient pas ; elles se réfugient selon leur époque dans la religion, la psychanalyse ou les psychotropes, en vue d'échapper aux mondes qui les entourent et de s'enfuir des univers qu'on leur impose.

C'est un roman palpitant, sensiblement riche et propice à la réflexion... A lire absolument !

Voici trois citations que j'ai choisies :

"L'esprit, tel un navire, ne se réduit pas à sa vigie, la conscience ; sous le pont, il comporte des réserves - la mémoire -, des ateliers - l'imagination -, la salle des machines - les appétits -, des couloirs et des escaliers qui descendent encore vers des zones moins pénétrables, des cales effleurées par la lumière intermittente de nos rêves, des soubassements totalement obscurs. En définitive, la guérite de la conscience ne constitue qu'un point minuscule, extérieur, superficiel, entre ce qui vient du monde et ce qui monte des profondeurs de notre soute." (Hanna)

***

"Qu'est-ce qui est le plus difficile ? Souffrir de faire ce qu'on n'aime pas ou souffrir pour faire ce qu'on aime ?" (Anny)

***

"Seule la mort vient à bout d'une trop puissante douleur." (Anne)

La femme au miroir, d'Eric-Emmanuel Schmitt

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Rédigé par Perrine

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Publié le 18 Juin 2014

« Je me rendis compte alors que tout ce que je vivais d’important dans ma vie était toujours transformé en images dans mon esprit, et que ces scènes qui avaient pu paraître anodines à l’origine, qui demeuraient prosaïques, contingentes ou fortuites, tant qu’elles restaient enfouies dans la vie réelle où elles avaient eu lieu, devenaient progressivement, reprises dans mon esprit, retravaillées, macérées et longtemps ressassées, une matière nouvelle, que je remodelais à ma main, pour la révéler, et faire surgir une image inédite, où intervenaient autant le souvenir que le sentiment, la mémoire que la sensibilité. Et c’était cette vision nouvelle, transformée et enrichie, qui se fixait alors à jamais dans ma mémoire pour devenir la matrice de mes souvenirs futurs. »

Note : Nue est le quatrième et dernier volet de l'ensemble romanesque de Jean-Philippe Toussaint, Marie Madeleine Marguerite de Montalte, qui retrace quatre saisons de la vie de Marie, créatrice de haute couture et compagne du narrateur : Faire l'amour, hiver (2002) ; Fuir, été (2005) ; La vérité sur Marie, printemps-été (2009) ; Nue, automne-hiver (2013).

Extrait de Nue, de Jean-Philippe Toussaint

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Publié le 8 Juin 2014

Genre : Roman

Date de parution : 1935

Quatrième de couverture :

Sur le rude plateau provençal de Grémone, quelques hommes peinent tristement sur leurs terres, chacun de leur côté. Ils comprendront le message de joie et d'espérance que leur apporte le sage Bobi, vagabond au coeur généreux, et malgré les difficultés de l'existence, la joie renaîtra sur le plateau. Que ma joie demeure est un hymne à la vie, un chant merveilleux en l'honneur de la nature, des hommes et des animaux.

Mon avis :

J'ai beaucoup aimé ce roman de Giono qui glorifie les valeurs du partage, l'amour de la nature, le bonheur par le travail et la simplicité. J'ai particulièrement apprécié la personnification des animaux et des éléments naturels, qui prennent dans le roman une grande importance et un sens sacré.

Voici quelques extraits qui m'ont plu :

« - Tu te souviens, dit Bobi, de la grande nuit ? Elle fermait la terre sur tous les bords.

- Je me souviens.

- Alors je t'ai dit : "Regarde là-haut, Orion-fleur de carotte, un petit paquet d'étoiles" [...], et d'abord tu m'as demandé : "Pardon ?" pour que je répète, et je l'ai répété. Alors, tu as vu cette fleur de carotte dans le ciel et le ciel a été fleuri.

- Je me souviens, dit Jourdan à voix basse.

- Et tu étais déjà un peu guéri, dis la vérité.

- Oui, dit Jourdan.

Bobi laissa le silence s'allonger. Il voulait voir. Tout le monde écoutait. Personne n'avait envie de parler.

- De cet Orion-fleur de carotte, dit Bobi, je suis le propriétaire. Si je ne le dis pas, personne ne voit ; si je le dis, tout le monde voit. Si je ne le dis pas je le garde. Si je le dis je le donne. Qu'est-ce qui vaut mieux ?

Jourdan regarda droit devant lui sans répondre.

- Le monde se trompe, dit Bobi. Vous croyez que c'est ce que vous gardez qui vous fait riche. On vous l'a dit. Moi je dis que c'est ce que vous donnez qui vous fait riche. »

***

« Je veux dire que quand on n'a qu'une seule joie, c'est comme quand on a une seule lampe ou un seul enfant. D'un seul coup, tout peut s'éteindre, ou même je veux dire qu'une seule lampe par exemple, tout en restant allumée, elle n'est parfois pas suffisante si elle est seule dans une grande chambre. »

***

« - Ce n'est pas vrai. S'il n'y avait pas de joie, il n'y aurait pas de monde. Ce n'est pas vrai qu'il n'y a pas de joie. Quand on dit qu'il n'y a pas de joie, on perd confiance. Il ne faut pas perdre confiance. Il faut se souvenir que la confiance c'est déjà de la joie. L'espérance que ça sera tout à l'heure, l'espérance que ça sera demain, que ça va arriver, que c'est là, que ça nous touche, que ça attend, que ça se gonfle, que ça va crever tout d'un coup, que ça va couler dans notre bouche, que ça va nous faire boire, qu'on n'aura plus soif, qu'on n'aura plus mal, qu'on va aimer. [...]

- Allons, ne fais pas le fier. Crois-moi quand je te le dis. Rien ne peut s'ajouter à toi. Tu es seul depuis que tu es né. [...] Si la joie existait, mon pauvre vieux, si elle pouvait entrer dans ton corps pour faire l'addition, tu serais tellement grand, que le monde éclaterait en poussière.

Désirer. Voilà tout ce que tu es capable de faire. C'est une façon qu'on t'a donnée de te brûler toi-même. Rien ne demeure. Si peu qu'une chose soit arrêtée, elle meurt et elle s'enfonce d'un seul coup à l'endroit où elle est immobile comme un fer rouge dans la neige. Il n'y a pas de joie. [...] Qui je suis ? Mais, toi, imbécile ! Exactement comme pour la joie. [...] Elle d'un côté, moi de l'autre, toi au milieu. La trinité. [...] Ton malheur et ta joie, c'est toi-même. »

Que ma joie demeure, de Jean Giono

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Rédigé par Perrine

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Publié le 8 Juin 2014

Genre : Théâtre

Date de parution : 2013

Quatrième de couverture :

Comédien célèbre et adoré du public, Alex s’apprête à entrer en scène pour la première du Misanthrope lorsqu’Alceste lui apparait dans son miroir. Le « vrai » Alceste, l’homme aux rubans verts de Molière… La stupeur passée, la conversation s’engage (mal) entre l’acteur d’aujourd’hui et le farouche atrabilaire de 1666, furieux de se voir interpréter par un homme aussi léger et doué pour le bonheur. La guerre est déclarée entre celui qui voudrait changer le monde et celui qui l'accepte tel qu'il est.

Qui triomphera, de l’idéaliste en colère qui s’indigne de la vie ou de l’aimable libertin qui la trouve amusante ? Et lequel des deux gagnera les faveurs de l’insaisissable Célimène ?

Mon avis :

J'ai trouvé vraiment judicieuse cette réappropriation du personnage d'Alceste par Schmitt dans notre monde moderne.

Le Misanthrope constitue selon moi l'une des meilleures pièces de Molière, des plus riches et des plus complexes, se démarquant par son genre ambigu qui oscille entre comédie de mœurs et de caractère et tragédie classique.

J'ai pris bien du plaisir à retrouver des éléments de la pièce originale dans cette réécriture de Schmitt délassante et fluide.

Un homme trop facile, d'Eric-Emmanuel Schmitt

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Rédigé par Perrine

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Publié le 8 Juin 2014

Genre : Nouvelle

Date de parution : 1922

Quatrième de couverture :

« C’est depuis cette seconde que je t’ai aimé. Je sais que les femmes t’ont souvent dit ce mot, à toi leur enfant gâté. Mais crois-moi, personne ne t’a aimé aussi fort – comme une esclave, comme un chien –, avec autant de dévouement que cet être que j’étais alors et que pour toi je suis restée. Rien sur la terre ne ressemble à l’amour inaperçu d’une enfant retirée dans l’ombre ; cet amour est si désintéressé, si humble, si soumis, si attentif et si passionné que jamais il ne pourra être égalé par l’amour, fait de désir, et, malgré tout, exigeant, d’une femme épanouie. »
Un amour total, passionnel, désintéressé, tapi dans l’ombre, n’attendant rien en retour que de pouvoir le confesser. Une blessure vive, la perte d’un enfant, symbole de cet amour que le temps n’a su effacer ni entamer. L’être aimé objet d’une admiration infinie mais lucide. Une déclaration fanatique, fiévreuse, pleine de tendresse et de folie. La voix d’une femme qui se meurt doucement, sans s’apitoyer sur elle-même, tout entière tournée vers celui qu’elle admire plus que tout. La voix d’une femme qui s’est donnée tout entière à un homme, qui jamais ne l’a reconnue.
Avec Lettre d’une inconnue, Stefan Zweig pousse plus loin encore l’analyse du sentiment amoureux et de ses ravages, en nous offrant un cri déchirant d’une profonde humanité. Ici nulle confusion des sentiments : la passion est absolue, sans concession, si pure qu’elle touche au sublime.

Mon avis :

J'ai trouvé très belle cette nouvelle de Stefan Zweig, confession d'une jeune femme qui relate, à l'orée de sa mort, l'abnégation de son humble vie pour un écrivain célèbre : l'histoire d'un amour aussi entier et passionné qu'il ne fut révélé et partagé...

Lettre d'une inconnue, de Stefan Zweig

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Rédigé par Perrine

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Publié le 8 Juin 2014

Genre : Roman

Date de parution : 2011

Quatrième de couverture :

Quelque part dans les Alpes italiennes, un chamois domine sa harde depuis des années. Il est d’une taille et d’une puissance exceptionnelles, mais il pressent que sa dernière saison en tant que roi est arrivée, sa suprématie étant désormais menacée par les plus jeunes. En face de lui, un braconnier, revenu vivre en haute montagne ses espoirs en la Révolution déçus, sait lui aussi que le temps joue contre lui. À soixante ans passés, sa dernière ambition de chasseur sera d’abattre le seul animal qui lui ait toujours échappé, malgré son extrême agilité d’alpiniste : ce chamois à l’allure majestueuse…
Le poids du papillon, récit insolite d’un duel entre l’homme et l’animal, nous offre une épure poétique d’une très grande beauté. Erri De Luca condense ici sa vision de l’homme et de la nature, nous parle de la montagne, de la solitude et du désir pour affirmer plus que jamais son talent de conteur, hors du temps et indifférent à toutes les modes littéraires.

Mon avis :

Le poids du papillon est un roman aussi bref et épuré que poignant.

Bien que je ne cautionne pas la chasse, ni d'ailleurs toute forme de lutte entre l'homme et les animaux, j'ai trouvé le message de ce texte et son aboutissement de toute beauté, poétiques et riches en symboles.

Le poids du papillon, d'Erri De Luca

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Rédigé par Perrine

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