Extraits de La nuit de feu, d'Eric-Emmanuel Schmitt

Publié le 15 Mai 2016

La nuit de feu fait référence à la révélation du philosophe Pascal sur l'existence de Dieu. C'est un roman qui m'a beaucoup intéressée car je suis athée mais toujours intriguée par ce que peut représenter la foi chez les personnes croyantes.

Eric-Emmanuel Schmitt est confronté à une fervente catholique, Ségolène, lorsqu'il a 28 ans, âge où il ne se considère pas encore comme croyant. Ils ont une conversation très intéressante, la jeune femme essayant de lui "prouver" que Dieu existe.

Voici quelques extraits :

"(S) - L'ordre et l'intelligence du cosmos ne fournissent-ils pas un gage de Dieu ?

[...]

(E) - C'est une démonstration classique en philosophie. Voltaire disait : "L'univers m'embarrasse, et je ne puis songer que cette horloge existe et n'ait pas d'horloger." [...] D'abord une analogie ne constitue pas une preuve. Ensuite, il peut y avoir de l'ordre sans intention [...]. Enfin, la notion même de finalité me demeure suspecte car relevant d'une pure projection subjective : comment garantir que l'homme serait le but de l'univers ? L'univers a-t-il d'ailleurs un but ? [...] Et puis, [...] lorsque je vois les ratages de la création, [...] je me dis que Dieu, comme artisan, n'est pas un maître mais un apprenti. [...] Que de brouillons pour un si piètre aboutissement ! [...]

(S) - Pourtant, j'ai entendu dire que les philosophes avaient apporté des preuves de Dieu.

(E) - En dehors de celle que je viens de combattre - la preuve par la finalité -, il y en a trois. [...] La preuve par le consensus universel : en tout siècle, en tout lieu, les hommes ont cru en des dieux.

(S) - Exact. Ça ne te trouble pas ?

(E) - En tout siècle, en tout lieu jusqu'à une date récente, les hommes ont aussi cru que le Soleil tournait autour de la Terre. Il y a des illusions partagées. Et des sottises populaires. La quantité ne fait pas la vérité.

(S) - Quelle autre preuve ?

(E) - La preuve cosmologique : pour mettre le monde en mouvement, il faut une cause initiale, Dieu. Selon ce syllogisme, en remontant de cause en cause, on régresse à l'infini de manière aberrante, sauf si l'on s'arrête à une cause originelle qui, elle, n'en a pas. Seul Dieu, omnipotent, omniscient, hors de l'espace et du temps, peut accoucher de l'univers, pas le néant.

(S) - Et ça ne te convainc pas ?

(E) - L'allégation boite car, en se vantant d'appliquer le principe de causalité, elle en sort : elle recourt à une transcendance, à une cause sans cause, hors du monde. De surcroît, je remets en question ce principe de causalité : suffit-il ? Avec lui, je n'arriverai jamais à savoir ce qui est premier, de l’œuf ou de la poule.

(S) - Et la dernière ?

[...]

(E) - La preuve ontologique : Dieu a, par définition, toutes les qualités, donc forcément l'existence. Dire "Dieu n'existe pas" est une contradiction. Dire "Dieu existe" est un truisme.

Elle grimaça, vaincue d'avance.

(S) - Et ?

(E) - On ne saurait passer du domaine des idées au domaine du réel. On confond deux ordres, celui de la pensée, celui de la réalité. L'existence se prouve par l'expérience, non par le concept ou la déduction. Ce qui prospère dans mon esprit ne vit pas nécessairement en dehors de mon esprit. Dieu reste un postulat, un rêve, une envie, un fantasme... Attention à ne pas prendre son désir pour une réalité. [...]
Avec ses seules forces, la raison humaine n'arrive pas à s'assurer de Dieu. Ces prétendues "preuves" ne sont que des arguments en faveur de Dieu. Rien ne démontre son existence.

(S) - Rien ne la dénie non plus. [...] L'absence de preuves n'apporte pas la preuve de l'absence.
[...]

(E) - Tu as raison. Zéro partout. Dieu n'est présent que sous la forme de sa question. Chaque homme se demande ou s'est demandé si Dieu existe ; et chacun répond à sa guise. Le doute sur Dieu, voilà la minimum syndical de la réalité divine !"

***
Voici d'autres extraits de ce roman que j'ai particulièrement aimés :

- Sur la traversée du désert :

"Je manifestais moins d'impatience. Ma conception du voyage avait changé : la destination importe moins que l'abandon. Partir, ce n'est pas chercher, c'est tout quitter, proches, voisins, habitudes, désirs, opinions, soi-même. Partir n'a d'autre but que de se livrer à l'inconnu, à l'imprévu, à l'infini des possibles, voire même à l'impossible. Partir consiste à perdre ses repères, la maîtrise, l'illusion de savoir et à creuser en soi une disposition hospitalière qui permet à l'exceptionnel de surgir. Le véritable voyageur reste sans bagage et sans but."

- Sur une discussion entre deux membres du groupe, Ségolène, croyante, et Jean-Pierre, scientifique et athée militant :

"En fait, je ne me retrouvais en aucun des deux : ils se cramponnaient à des solutions simples, croire, ne pas croire, montrant un appétit suspect d'opinions catégoriques. Ni l'un ni l'autre ne supportaient le cheminement, le doute, l'interrogation. En affirmant leur choix, ils ne voulaient pas penser, mais en finir avec la pensée. Ils ne désiraient qu'une chose : se délivrer du questionnement. Un souffle de mort figeait leur esprit."

- Épilogue :

"Si on me demande : "Dieu existe-t-il ?", je réponds : "je ne sais pas" car, philosophiquement, je demeure agnostique, unique parti tenable avec la seule raison. [...] La croyance se distingue radicalement de la science. Je ne les confondrai pas. Ce que je sais n'est pas ce que je crois. Et ce que je crois ne deviendra jamais ce que je sais. [...] L'intégrisme commence chez celui qui clame : "Je sais !" [...], intégrisme religieux ou intégrisme athée, prenant le chemin funeste du fanatisme et de ses horizons de mort. Les certitudes ne créent que des cadavres. [...] Alors qu'il n'y a que des agnostiques croyants, des agnostiques athées, des agnostiques indifférents, des millions d'individus s'entêtent à mêler foi et raison, à refuser la complexité de l'esprit, à en simplifier les registres pour transformer en vérité universelle des sentiments très personnels. Nous devons reconnaître et cultiver notre ignorance. L'humanisme pacifique coûte ce prix-là. [...] Ce ne sera qu'au nom de l'ignorance partagée que nous tolérerons les croyances qui nous séparent."

Extraits de La nuit de feu, d'Eric-Emmanuel Schmitt

Rédigé par Perrine

Publié dans #Citations

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