Extraits de La cote 400, de Sophie Divry

Publié le 17 Avril 2016

"Tout se joue dans les premiers jours, la première fois qu'on entre, qu'on passe le seuil de la bibliothèque. Tout commence là. Le début de la civilisation. La naissance. La scène primitive. Avant ce jour, pour le dire franchement, tout lecteur n'est qu'un puceau. [...] Ah, bien sûr, [...] si le bibliothécaire vous rentre dedans comme un butor, sans tendresse et sans attentions, c'est fini. Plus jamais. C'est le divorce prononcé d'avec la culture. L'abstinence à vie. [...] Il y a de nombreuses manières d'humilier le lecteur vierge, de le violenter, le terroriser. [...] La première, c'est la classification décimale de Dewey. Une invention perverse, une machination."

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"En vérité, la bibliothèque est le lieu de la plus grande solidarité. L'humanité, l'humanité déprimante, l'humanité souffrante, la plus belle, en somme, celle des pécheurs, des chômeurs et des réfugiés climatiques, elle est là, autour de moi. [... ] Pour me faire bien comprendre, je vais vous dire qui typiquement n'entre jamais ici : l'homme blanc riche, entre trente-cinq et cinquante ans. Pourquoi ? Parce qu'à cet âge il fait partie des barbares dominants. Monsieur ne fréquente pas les infrastructures publiques. Jamais vous ne verrez monsieur dans un bus. Monsieur ne partage rien avec les autres, monsieur possède. Cela fait longtemps que la madame de monsieur ne demande plus d’œufs à la voisine d'en face, elle a eu pour la fête des Mères un mixeur trois vitesses, et quand monsieur veut lire, monsieur achète ses livres. Mais, lire, c'est déjà un acte de faiblesse. Monsieur a du pouvoir d'achat. Une maison. Deux voitures. Monsieur n'a pas de temps. [...] Mais la vie n'est pas un programme de machine à laver. Attendez qu'il lui arrive un cancer sur le coin de la tête, un chômage, un adultère ou un contrôle fiscal. Ou les quatre à la fois. Là, tout penaud, vous le verrez arriver, la queue entre les jambes. [...] Sa femme le quittera, il deviendra maniaque ou dépressif, bouliste, piéton même. Il sera parmi nous. Mais il aura fallu que la vie lui donne toutes ces claques sur la tête pour qu'enfin il comprenne que la bibliothèque devant laquelle il passait auparavant avec indifférence, ce ne sont pas des livres morts, non, c'est le cœur même de la Grande Consolation."

Extraits de La cote 400, de Sophie Divry

Rédigé par Perrine

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