Sacrée croissance ! de Marie-Monique Robin

Publié le 20 Septembre 2015

Genre : Essai

Date de parution : 2014

Quatrième de couverture :

Nous sommes en 2034 : désormais journaliste et réalisatrice retraitée, Marie-Monique Robin rédige ce livre, qui raconte comment les humains ont réussi, vingt ans plus tôt, à éviter l'effondrement de leur civilisation. Cela grâce à un étonnant sursaut collectif survenu le 14 avril 2014, après la publication du cinquième rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), annonçant les terribles catastrophes provoquées par le réchauffement climatique. Un sursaut relayé politiquement à l'échelle mondiale grâce à... François Hollande, qui avait soudain compris l'absurdité mortifère d'une course après l'« Arlésienne de la croissance »...

Une uchronie prospective, donc. Mais qui restitue d'abord, de façon remarquablement pédagogique, les enchaînements ayant conduit, au XXe siècle, à ériger en dogme absolu l'idéologie de la croissance économique. Révélant des épisodes méconnus de cette histoire, Marie-Monique Robin s'appuie notamment sur les analyses des économistes hétérodoxes interrogés pour son documentaire Sacrée Croissance ! (Arte, novembre 2014). Elle montre ensuite comment l'« intoxication de la croissance » a conduit au « grand gâchis » du début du XXIe siècle : épuisement des énergies fossiles et des minerais, crise alimentaire, financière et sociale, menace d'un krach écologique et d'une sixième extinction des espèces...

Surtout, elle raconte comment, dès cette époque, se multipliaient partout les initiatives très concrètes de « lanceurs d'avenir » préoccupés par le futur de leurs enfants : experts ou acteurs de terrain, dessinant la voie vers une société durable et plus équitable, en matière de production alimentaire (agriculture urbaine), d'énergie (villes en transition) et d'argent (monnaies locales et nouveaux indicateurs de richesse).

Un livre optimiste, qui démontre que, contrairement à certains discours ambiants, nous avons en main toutes les clés pour engager l'indispensable transition vers la société postcroissance.

Mon avis :

Un constat alarmant...

Dans une première partie, l'auteure expose les différentes modélisations du réchauffement climatique et de ses conséquences désastreuses qui auront lieu dans les prochaines années d'après les scientifiques... non sans oublier les boucles de rétroaction positives, qui désignent l'accélération d'une tendance dès qu'est passé un certain seuil de basculement (tipping point). Ainsi, la fonte des glaces, due au changement climatique, engendre quatre phénomènes qui contribuent à leur tour à accélérer le réchauffement de la planète : la diminution de l'effet albédo (les surfaces blanches de la banquise renvoient une grande partie des rayonnements solaires qu'elle reçoivent ; quand les glaces fondent, cet effet diminue et l'eau qui les remplace absorbe l'énergie solaire), la désintégration du pergélisol (fonte de la couche de sol gelé qui emprisonne d'énormes quantités de méthane et de carbone), l'acidification des océans (anciens puits à carbone, les océans deviennent alors de puissants émetteurs) et la rétroaction du cycle carbone (en cas de réchauffement, les végétaux stoppent leur croissance et rejettent du carbone au lieu de l'absorber).

Sacrée croissance !

Dans une deuxième partie, l'auteure dénonce l'idéologie croissanciste comme étant la principale cause du réchauffement climatique, et construit un argumentaire solide pour la démystifier, s'appuyant sur de nombreux économistes de tous temps. En effet, le cycle de la croissance s'alimente par la création de besoins pour que les gens consomment plus, afin de vendre plus, ce qui amène à produire plus...

Or la capacité de la Terre à fournir les matières premières et à absorber les déchets d'une production de plus en plus importante est limitée... Kenneth Boulding disait : "Celui qui pense qu'une croissance exponentielle infinie est possible dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste."

L'auteure oppose la croissance (expansion physique et quantitative par un accroissement ou une assimilation de matériaux) au développement (changement quantitatif, réalisation de potentialités, transition vers un état meilleur). D'après elle, il faudrait que l'économie arrête de croître, pour uniquement se développer ; la "croissance durable" est un oxymore, et la "croissance verte" une illusion.

D'autre part, la croissance est source de problèmes écologiques, mais aussi de problèmes sociaux comme le chômage et les écarts de richesses. Après la seconde guerre mondiale, la croissance était un moyen pour atteindre un but : le plein emploi. Aujourd'hui, elle est devenue le but, et l'emploi un moyen. "Pour atteindre la croissance, nous sommes prêts à délocaliser l'emploi pour réduire les coûts du travail, à utiliser des immigrés bon marché, à autoriser l'automatisation des usines et des magasins, tout ce qui crée du chômage."

L'auteure pointe aussi les contradictions de l'utilité économique : "Qu'une substance soit recherchée par un médecin pour guérir un malade ou par un assassin pour empoisonner sa famille [...] la substance est utile [...] dans les deux cas, et peut l'être plus dans le second que dans le premier." Ainsi la production d'armes, de drogues, s'avère très lucrative bien qu'elle soit si néfaste pour l'espèce humaine. Le paradoxe de l'eau et du diamant, énoncé par Adam Smith dans La Richesse des nations (1776) illustre bien ces contradictions : "Il n'y a rien de plus utile que l'eau, mais elle ne peut presque rien acheter [...]. Un diamant, au contraire, n'a presque aucune valeur quant à l'usage, mais on trouvera fréquemment à l'échanger contre une très grande quantité d'autres marchandises."

Maynard Keynes, dans Perspectives économiques pour nos petits-enfants, rêve lui aussi d'un monde débarrassé de l'obsession de la croissance, où les humains pourraient consacrer leurs énergies encore disponibles à des buts non économiques...

Qu'est-ce qui bloque ?

Le dilemme du prisonnier, concept inventé par le mathématicien Albert Tucker, illustre bien la difficulté des membres d'un groupe à prendre une décision, quand celle-ci peut pénaliser un membre individuellement si elle n'est pas adoptée par tous. Dans son scénario, deux suspects d'un crime sont placés en détention provisoire, mais la police n'a pas assez de preuves pour les inculper. Le directeur de la prison fait à chacun séparément la même offre : "Si tu dénonces ton complice et qu'il ne te dénonce pas, tu seras remis en liberté et l'autre sera condamné à dix ans de prison. Si tu le dénonces et lui aussi, vous écoperez tous les deux de cinq ans de prison. Si aucun de vous ne se dénonce, vous prendrez tous deux six mois de prison." Dans sa cellule, chaque prisonnier fait le même calcul, en essayant d'anticiper la réaction de celui qu'il perçoit comme son concurrent [...] et de conclure : "Quel que soit son choix, j'ai intérêt à le dénoncer". C'est précisément la même concurrence qui règne entre les entreprises ou les différentes nations : si l'une d'elles renonce (seule) à la croissance, elle se fera manger par les autres ; il faut précisément que toutes les entreprises de toutes les nations signent un accord commun, ce qui sera l'objet de la COP21 à Paris en décembre.

Comment faire ?

Dans la dernière partie, l'auteure propose (enfin !) des solutions concrètes, qui ont déjà été mises en place à petite échelle et ont fait leurs preuves... La destruction de la planète n'est pas une fatalité !

"Aux Etats-Unis comme en Europe, le problème n'est pas de produire plus, mais de mieux distribuer et, donc, de partager. [...] L'idée de limiter la croissance est surtout valide pour les pays développés, où ses coûts sont devenus supérieurs aux bénéfices. [...] Les pays développés doivent donc décroître vers un niveau suffisant en libérant de l'espace écologique pour que les pays pauvres puissent croître et atteindre une certaine autosuffisance. C'est ce qu'on appelle la convergence."

Je finirai sur ces paroles d'espoir d'Herman Daly : "Nous sommes au coeur d'un dilemme : la croissance continue sur une planète limitée est biophysiquement impossible, et partager est politiquement impossible. [...] Je préfère tenter ma chance du côté du politiquement impossible, parce qu'il me paraît moins impossible que le physiquement impossible. Je suis sûr que je ne pourrai pas changer les lois de la physique, mais peut-être que je pourrai changer la politique..."

Un livre passionnant et très documenté, à lire absolument pour changer sa vision du monde !

Sacrée croissance ! de Marie-Monique Robin

Rédigé par Perrine

Publié dans #Essais

Repost 0
Commenter cet article